MAIESTAS DEI
Schola Gregoriana Pragensis

L´histoire de la musique sacrée médiévale n'est pas jalonnée de noms de compositeurs, comme c'est le cas pour les périodes ultérieures. Cela ne signifie pas non plus - bien sûr - que le Moyen Age n'ait pas connu de telles personnalités. A cette époque, la production musicale avait pour objectif de servir Dieu et la liturgie. C'est la raison pour laquelle les chants grégoriens - sauf exception - sont anonymes et que les visages des compositeurs se sont volontairement retirés sous les capuches des moines.

La personnalité du compositeur commence à mieux ressortir avec le développement de la polyphonie. Les noms de Pérotin, Landini, Machaut émergent soudain de l'anonymat comme des bornes de l'évolution musicale.

En Europe centrale, on ne commence à mentionner les créateurs musicaux qu'à la fin du Moyen Age. Il est rare de pouvoir s'appuyer sur un témoignage univoque concernant un auteur, comme c'est le cas pour Petrus Wilhelmi de Grudencz. Cette apparition remarquable des confins du Moyen Age et de la Renaissance a été révélée de manière originale dans ses compositions par l'intermédiaire d´un acrostiche, c'est-à-dire que les initiales des premiers mots du texte formaient le prénom Petrus ; son nom complet apparaît de la mème façon dans un motet.

Ce type de signature ne garantit pas que le nom de Petrus Wilhelmi de Grudencz persiste à tout jamais dans la tradition de l´histoire de la musique. Contrairement à son oeuvre qui résonnait au moins dans les tribunes de Bohème et de Silésie encore au début du XVIIe siècle, le nom de l´auteur s´est effacé avec le temps. Il fallut attendre les années 1970 pour que le musicologue Jaromir Cerny parvînt à décrypter la signature de Petrus dans ses compositions. Commença alors un soigneux dépistage qui permit de mettre à jour la vie et l'oeuvre de l'un des compositeurs les plus marquants du XVe siècle.

Reportons-nous brièvement à ses principales données biographiques. Né en 1392 à Grudziac (près de Toruñ en Pologne), Petrus Wilhelmi fit ses études à l'université de Cracovie où il obtint le titre de maître en 1430. Entré au service de l´empereur Frédéric III dans les années 1440, il devint ensuite son chapelain (Friderici imperatoris cappellanus), charge qui pouvait admettre aussi une activité musicale. En 1452, sa présence est attestée à Rome, où, de nouveau, il voyagea comme membre de la suite impériale. Les archives perdent ensuite sa trace.

Deux de ses compositions peuvent aider à compléter son parcours. Il s'agit d'une part du texte d'un chant (malheureusement resté sans notation), qui exorte à soutenir le concile de Bâle (1431-1449). Il résulte probablement d'une commande d'un des responsables de cette haute rencontre ecclésiastique. Il n'est pas exclu que Petrus ait évolué dans la sphère de ces pourparlers qui - par l´intermédiaire des services liturgiques - fit entendre de nombreuses "nouveautés" polyphoniques.

Le motet Probitate - Ploditando constitue une autre trace pour localiser l´activité de Petrus à la fin de sa vie. En effet, le texte ridiculise Andreas Ritter, fils mal famé du recteur de l´école polonaise de Zielona Góra (ca. 1460-70). Supposant que Petrus fut personnellement heurté par la grossièreté de ce personnage, on peut en conclure qu'il revint au pays à un âge avancé.

Le lien qu'entretint Petrus Wilhelmi avec la Bohème reste une énigme. Aucun document ne prouve le séjour de Petrus en Bohème, alors mème que les deux tiers de son oeuvre sont consignés dans des sources tchèques. On peut ainsi supposer qu´à l'occasion de ses déplacements en Europe centrale, il aura traversé ces terres tchèques dont il enrichit notablement le répertoire local.

Comment caractériser au mieux l'oeuvre de Petrus Wilhelmi de Grudencz ? Situé à la charnière de deux époques, on pourrait dire de lui en exagérant qu' "il a encore les pieds dans le Moyen Age et que sa tête voit déjà la Renaissance". Le point de départ de son oeuvre se fonde sur la polyphonie médiévale d'Europe centrale qui (chez Petrus) est imprégnée de sa personnalité propre et d'éléments innovants de son époque. Nombre de ses compositions rappellent l'harmonieuse consonance des premières oeuvres de Guillaume Dufay. Petrus relève parfois notre attention de manière surprenante, comme dans le chant de Saint Martin Presulis eminenciam où, imitant le "cacardement" des oies, il évoque ce plat ordinairement consommé à la Saint Martin. Toujours en liaison avec l'oie de la saint Martin, il en vient aussi à un jeu de mots dans le rotulum Presulem ephebeatum, alternativement "crié" en latin par les voix de dessus : dire negans - mire negans, ce que les habitants de langue allemande associaient aisément à la demande des quêteurs : dir eine Gans - mir eine Gans [pour toi une oie - pour moi une oie].

Du point de vue des formes musicales, l'oeuvre de Petrus Wilhelmi présente essentiellement des chants polyphoniques et des motets médiévaux, dans lesquels chacune des voix a son propre texte. Le rotulum (Presulem ephebeatum) constitue un cas particulier dans la mesure où, ordinairement noté en seule mélodie continue, il se chante en canon.

Les compositions de Petrus n'étaient pas isolées de la vie musicale, mais s'intégraient à un répertoire spécifique de l´époque. C'est aussi ce que le présent programme veut montrer dans sa sélection, puisque à côté des compositions de Petrus Wilhelmi, il réunit du plain chant de la fin du Moyen Age et un exemple de son contemporain Guillaume Dufay.

Bien que Petrus Wilhelmi ait longtemps vécu dans l'ombre de sa majesté impériale Frédéric III, il fut aussi clerc; sa production visait clairement la plus haute valeur : la majesté de Dieu.

David Eben